L'éternel féminin selon Kent Harrington

Il est l’un des meilleurs auteurs américains de roman noir du moment, et vient de publierTabloïd Circus chez Denoël (Coll.«Sueurs froides»). Une écriture au style unique, pleine de fulgurances poétiques. Novafemina l’a interrogé sur les femmes de sa vie, celles qui - réelles ou fictives – ont façonné son imaginaire et sa personnalité. Un hymne émouvant et sincère à l’éternel féminin.

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Novafemina : On dit souvent que la mère est la première femme dans la vie d’un homme, qu’elle modèle inconsciemment sa future vie amoureuse, entre autres choses. Quels souvenirs gardez-vous de la vôtre ?

Kent Harrington : Ma mère, Victoria De Leon-Aguilar, était issue d’une vieille famille de propriétaires terriens du Guatemala. Elle est venue vivre à San Francisco pour faire du mannequinat, ce qui, dans les années 1950, n’était pas particulièrement « glamour ». À l’époque, les mannequins étaient des employées des grands magasins, voilà tout. C’était une très belle femme. Enfant, je la trouvais magnifique. Je crois que sa beauté a été à la fois une bénédiction et une épreuve pour elle, comme c’est le cas pour beaucoup de femmes.
Dans mon plus ancien souvenir d’elle, et de moi – je dois avoir quatre ou cinq ans – je nous revois entrer dans une église catholique au Guatemala, à Chichicastenango. Je me souviens d’une scène assez dantesque, avec des pénitents grimpant à genoux les marches du perron, des feux allumés, beaucoup de fumée. Je revois une grande croix accrochée dans un renfoncement de mur noirci par la fumée de dizaines de cierges, et ma mère en robe blanche. Je revois le prêtre agitant l’encensoir et parlant en latin, et le sol de pierre jonché d’allumettes et de pelures d’orange laissées par les pèlerins. Et je me souviens que Jésus était couvert de taches de fumée ; de blanc jadis, il était devenu presque noir.

Le Guatemala, qui sert de cadre à votre roman Jungle Rouge (Folio policier n° 643) se confond largement avec le peuple Maya. Votre mère avait-elle des origines mayas ?

Non, ni ma mère ni moi ne descendons des Mayas. Nous appartenions à l’autre peuple, à la classe des conquistadors, si j’ose dire. Mais dans cette scène que je décris, avec ces indiens mayas, hommes et femmes, entrant dans l’église à genoux, marmonnant des prières, presque en état de transe, nous étions tous unis à travers une même foi catholique, nous partagions la même expérience, qui résumait à elle seule toute la complexité sociale et les contradictions de l’histoire de l’Amérique latine.

En dehors de votre mère, quelles sont les femmes, réelles ou fictives, qui ont laissé leur empreinte sur votre imaginaire ?

Ma tante Carmen est certainement une des femmes qui m’a le plus marqué. C’était une femme très particulière. Je lui rendais visite sur sa plantation de café au Guatemala. Elle était extrêmement intelligente et montrait des compétences que n’étaient pas censées posséder les femmes en Amérique latine. En ce sens-là, c’était une espèce de Jeanne d’Arc. D’une certaine manière, elle a conditionné mon idéal féminin. Elle était l’antithèse de la femme faible dépendante de l’homme. Elle m’a poussé à considérer les femmes d’une manière plus nuancée et précise. On retrouve un peu d’elle dans tous les personnages féminins que j’ai créés dans mes romans.

«Comment une femme peut-elle espérer être heureuse avec un homme qui s'obstine à la traiter comme si elle était un être parfaitement rationnel ?» demandait Oscar Wilde. Pensez-vous que la planète Femme est aussi étrange et différente qu’elle semble l’être, du moins pour les hommes ?

Non, honnêtement, je ne crois pas. Chaque être humain a besoin de se sentir respecté. Tout commence là. Naturellement, il y a des différences, profondes autant que superficielles, entre les hommes et les femmes, et loin de moi l’idée ou l’intention de les minimiser. Par exemple, les femmes ont une intelligence émotionnelle plus développée que celle des hommes. Les hommes réclament des faits ; les femmes veulent connaître les faits, et le pourquoi des faits. Leur vision du monde n’en est que plus limpide.

Reine, guerrière, magicienne, romantique et amoureuse… laquelle préférez-vous ?

La guerrière. Parce que la vie est un combat, comme l’a si bien dit Dickens. Et la magicienne, parce que l’amour est magique.

 

Photo: © Susan Harrington /DR